"Ne
rangez pas encore les discothèques dans les placards
de la nostalgie. Avec une nouvelle politique et un zeste de
rhythm & blues, elles font à nouveau partie du
circuit de la mode et les agents de promotion les utilisent
plus que jamais pour fabriquer les succès d'aujourd'hui".
Cet extrait d'un éditorial du magazine Billboard, publié
au mois de juillet 1974, décrit en peu de mots l'émergence
d'un phénomène qui ne peut être considéré
comme un simple avatar de la soul même s'il a largement
profité de la richesse de la musique noire pour s'introduire
sur le marché du disque mondial avec une rapidité
inconnue jusqu'alors. Quartre ans plus tard, on estime que
plus de deux cents radios américaines programment exclusivement
du disco, souvent avec des résultats stupéfiants.
Pour ne prendre qu'un exemple, la station WKTU à New
York qui disposait d'un taux d'écoute quasiment nul
au milieu des années 1970, devient l'un des leaders
sur sa zone d'écoute quelques mois à peine après
avoir opté pour une programmation disco. Quant aux
discothèques auxquelles cette mode doit son appellation,
on en totalise plus de vingt mille à travers les Etats-Unis
qui accueillent chaque semaine trente-six millions de fidèles
sur leurs pistes de danse, y compris dans les ghettos où
la formule n'avait jamais fonctionné jusqu'alors, les
Afro-américains ayant toujours privilégié
la musique vivante. Cette situation est d'autant plus paradoxale
que le show-business s'appuie largement sur les apports de
la soul et du funk pour créer de toutes pièces
une mode accesible au plus grand nombre, susceptible de fédérer
tout le métier de la chanson. A terme, ce style hybride
sera néanmoins responsable du déclin de la soul
et il faudra attendre l'arrivée du hip-hop pour que
la musique noire retrouve toute son âme.
Si
aucun artistes ne saurait en revendiquer à lui seul
la paternité, on peut en revanche suggérer
l'année 1975 pour marquer les débuts de l'ère
disco. L'un des initiateurs du genre s'appelle Van McCoy.
Auteur et compositeur éprouvé, il a dirigé
en studio des artistes comme les Shirelles, les Stylistics,
Gladys Knight & the Pips ou encore Barbara Lewis qui
lui doit Baby, I'm Yours. A milieu des années 1970,
entre deux projets, il a l'idée d'enregistrer sous
son nom un album de danse qu'il intitule Disco Baby. Au
moment d'achever l'enregistrement de son disque, il improvise
avec ses musiciens une plage très rythmée,
baptisée The Hustle en hommage à une danse
qui fait fureur à New York cette année-là.
Contre toute attente, The Hustle s'installe le 12 juillet
à la première place des charts Soul, avant
de prendre la tête du Hot 100 deux semaines plus tard,
ce qui lui vaudra un Grammy à la fin de la saison.
D'emblée, la disco fait valoir ses qualités
généralistes et sa capacité à
rassembler sous une même bannière des auditoires
hétéroclites, Blans, Noirs, Latinos, homosexuels,
qui trouvent dans cette grande famille un sentiment d'appartenance
et d'unité.
L'autre
grand volet de la naissance de ce mouvement a pour cadre
une villa luxueuse de Beverly Hills. En cette même
année 1975, le propriétaire des lieux et patron
des disques Casablanca, Neil Bogart, reçoit l'élite
hollywoodienne autour de sa piscine. Entre deux succès
du moment, il s'amuse à passer un disque intitulé
Love to Love You Baby que vient de lui faire parvenir un
producteur allemand, Giogio Moroder. Barbara Mason, Sylvia
et Major Harris ont déjà ouvert la voie au
heavy breathing qulques mois auparavent, mais le réalisme
de ses gémissements suggestifs comme le ton lascif
de l'interprète de Love to Love You Baby, une certaine
Donna Summer, rencontrent un tel succès au cours
de la soirée que Bogart est convaincu de tenir un
hit. . Pour avoir observé ses invités danser
sans s'arrêter pendant que le disque passe en boucle,
Bogart demande à Moroder d'allonger l'enregistrement
original et finit par obtenir un single de plus d'un quart
d'heure au cours duquel la chanteuse simule une bonne vingtaine
d'orgasmes. Adoptée dès le mois de décembre
par un public admiratif de sa performance, Summer devient
du jour au lendemain une vedette que l'Histoire va définitivement
identifier au style qu'elle apporte avec elle: le disco.
À
eux deux, Love ta Love You Baby et The Hustle sont porteurs
de toutes les caractéristiques de la déferlante
disco: une instrumentation inhabituelle (le hit de Van McCay
néglige la guitare électrique pour mettre
en scène une flûte), des arrangements élaborés,
inspirés de l'école du PhiladelPhia sound,
qui voient cordes et cuivres se disputer les feux de la
rampe, des textes souvent limités à un refrain
entraînant ou à des inteIjections habilement
placées dans la trame rythmique générale,
et un mixage mettant en avant le battement répété
de la grosse caisse qui martèle les quatre temps
de chaque mesure au lieu d'alterner temps fort et temps
faible comme le veut la grammaire habituelle du rhythm &
blues.
The
Hustle et Love ta Love You Baby ne sont pas les seuls sigues
avant-coureurs de la nouvelle vague. D'autres artistes noirs,
parmi lesquels LaBelle, Earth, Wind & Fire ou Ben E.
King conçoivent aussi leur musique comme une invitation
à la danse et à la transe. La direction qu'est
en train de prendre la musique sou! en ce milieu de décennie
intéresse tout particulièrement le monde du
disque, à la recherche d'une mode pour prendre la
relève d'un rock en plein essoufflement. Avant tout,
il faut penser à ces immenses discothèques
que l'Amérique est en train de découvrir.
Très prisées en Europe depuis longtemps, les
"discos" constituent un phénomène
marginal aux États-Unis où la musique vivante
a toujours gardé l'initiative jusque-là.
La
sociologie des trente-six millions d'habitués des
discos n'est pas étrangère au succès
de cette mode, le danseur type appartenant aux classes moyennes
et supérieures, des catégories dont le pouvoir
d'achat est loin d'être négligeable. Pour alimenter
les disc-jockeys qui animent les pistes de danse, les producteurs
se contentent d'emprunter le battement hypnotique des hits
noirs pour lancer sur le marché de nouvelles vedettes
mieux adaptées aux besoins de leur cible. Au passage,
tous les artistes qui ne sont pas traditionnellement concernés
par la danse voient les portes des studios et des maisons
de disques se fermer les unes après les autres, à
commencer par les groupes vocaux spécialistes de
la ballade qui ont pourtant montré le chemin, en
particulier à Philadelphie.
Comme
à la grande époque du rock'n'roll, le meilleur
complice du disque est le cinéma; le catalyseur de
cette collaboration, lancé sur les écrans
en 1977, est le film Saturday Night Fever (La Fièvre
du samedi soir) qui raconte les tribulations d'un jeune
amateur de danse (John Travolta) devenu le roi de sa discothèque.
Lorsque la bande son du film - avec en particulier Stayin'
Alive et Jive Talkin' des Bee Gees, et Disco Inferno des
Trammps - devient l'album le plus vendu de l'histoire du
33-t, tout le monde comprend que le disco a été
récupéré par l'Amérique mainstream.
Au passage, les rythmes originels tournent à la formule,
avec 100 à 110 battements par minute obligés,
alors que la durée limitée du single traditionnel
est multipliée par trois ou quatre grâce au
lancement providentiel d'un produit spécifiquement
disco, le Maxi 45-t.
Les
amateurs de fièvre du samedi soir ne leur suffisant
pas, les discothèques étendent leur influence
aux adolescents en organisant des compétitions de
danse et de roller skate l'après-midi, tandis que
les radios renoncent au format rock par centaines pour programmer
exclusivement des titres disco. Comme la paternité
du disco est noire et que son succès commercial est
blanc, les deux communautés sont équitablement
représentées sur les charts. Face à
Donna Summer, grande prêtresse du genre, on trouve
Barbra Streisand qui profite de la mode pour se refaire
une jeunesse avec l'appui de Barry Gibb des Bee Gees. Quant
à Olivia Newtonjohn, jeune anglaise de culture australienne
et petite-fille d'un Prix Nobel allemand, elle se dispute
les premières place des charts avec Gloria Gaynor,
interprète de l Will Survive. Chez les groupes, on
observe une distribution similaire avec Chic ou Kooi &
the Gang d'un côté, les Doobie Brothers et
Blondie de l'autre.
Cette
intégration artificielle du disco, qui voudrait dissimuler
toute divergence raciale et culturelle derrière un
paravent rythmique, trouve son aboutissement dans des groupes
comme Village People - invention du producteur Jacques Morali
- ou KC & the Sunshine Band. L'année 1979 sera
celle du paroxysme pour la vague disco qui ne tarde pas
à se retirer, malgré les interventions opportunistes
de stars confirmées comme les Rolling Stones (Miss
You) ou Rod Stewart (Do Ya Think Tm Sexy?). Touchés
de plein fouet par une mode qui met au chômage les
musiciens de scène, les artistes de soul noirs et
les rockers blancs contre-attaquent en multipliant les actions
spectaculaires, comme ce jour de juillet 1979 où
dix mille singles disco sont symboliquement brisés
sur la pelouse d'un stade de Chicago. En voulant reprendre
l'initiative pour préserver son intégrité
culturelle, l'Amérique noire va ouvrir la porte à
un autre phénomène, plus durable encore, celui
du rap.
Source
: Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la Soul